De l’arsenic, une bactérie, une scientifique… et une carrière

Dans le billet précédent, il était question d’une bactérie ayant la propriété inédite d’incorporer de l’arsenic à la place du phosphore, notamment dans son ADN. Je n’avais pas utilisé le nom donné à cette bactérie car il était à peu près aussi utile à la compréhension qu’un peigne à Julian Assange: GFAJ-1.

Comme je l’apprend via Microbeworld, ce nom n’est pas pour autant dénué d’intérêt. D’après un texte publié dans le Wall Street Journal par l’un des auteurs de l’article, Paul Davies, GFAJ-1 serait l’acronyme de « Give Felisa A Job » (avec 1 comme numéro d’ordre), Felisa Wolfe étant la scientifique ayant réalisé (en principe) la plus grande part des travaux et la première auteure de l’article. Je m’en suis beaucoup amusé, car finalement l’ordre (ou la demande? la prière?) semble adressée à la bactérie elle-même : « petite bactérie, donne-moi un travail! (s’il te plaît?) ». Des considérations éthérées sur la vie extraterrestre, on passe donc aux perspectives professionnelles des chercheurs, qui comme Felisa, doivent passer par des postes temporaires de « post-doc » (où ils fêtent en général leurs 30 ans) avant de pouvoir postuler aux trop rares postes de chercheurs statutaires.

On apprend également que Felisa est chimiste de formation, ce qui lui a sans doute permis de voir la similarité entre le phosphore et l’arsenic, au lieu d’en rester à la réputation toxique de ce dernier. Cela peut sembler trivial, mais lisez ce qu’en dit Davies lui-même: « I dropped chemistry at the age of 16, and all I knew about arsenic came from Agatha Christie novels« . L’histoire ne dit rien de l’influence de sa carrière de musicienne joueuse de hautbois… Felisa a donc d’abord spéculé sur le remplacement de l’arsenic par le phosphore, ce qui rend sa découverte tout sauf fortuite, et la NASA ne serait intervenue qu’en aval de l’idée pour financer ses recherches.

Il y a fort à parier que la jeune scientifique finira par trouver un poste, ne serait-ce que parce qu’un Science améliore toujours un CV. Quant au buzz, difficile de dire s’il agira entièrement en sa faveur, tant le résultat a été survendu par la NASA (en matière d’exobiologie, s’entend). Je pense également que les chercheurs ont gardé quelques projets ou résultats sous le coude, afin d’optimiser l’exploitation d’une niche dans laquelle ils sont les premiers: séquence du génome, cristallisation de kinases, structure de l’ADN à l’arsenic, cinétiques enzymatiques, caractérisation des bactériophages… de quoi bâtir un excellent dossier en peu de temps! Je dois tout de même mentionner que des réserves ont été formulées quant à la validité de ses travaux (résumées ici), y compris sur le site de Science la veille de leur publication, et aujourd’hui dans Nature. S’ils devaient être infirmés, adieu veau, vache, cochon, publications supplémentaires et tenure! La carrière de Felisa est donc toujours suspendue à GFA-1, qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Tous les mots compliqués de la science n’ont donc pas une origine strictement académique, ce qui nous permet de ne pas oublier que derrière la science il y a des personnes avec des soucis aussi pragmatiques que trouver un travail! Peut-être connaissez-vous cette famille de protéines appelées « JAK »? L’acronyme signifierait JAnus Kinase, liant ainsi le dieu aux deux visages et la protéine aux deux fonctions. L’origine historique du nom, si j’en crois mes professeurs, aurait été « Just Another Kinase », car au moment de leur découverte, les JAK ne faisaient qu’étendre le répertoire de ces enzymes chargées de greffer un phosphate (et non de l’arsenic!) sur d’autres molécules.

Chers lecteurs, souhaitez-vous partager d’autres NSSA (Not So Scientific Acronym)?

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Une bactérie remplace le phosphore par l’arsenic

Vous avez certainement eu vent d’une découverte récemment publiée dans Science, ayant trait aux bactéries et à l’évolution, que je me devais donc de relater dans ces pages, ainsi que le traitement étonnant qui en a été fait. Mais venons-en au fait : des chercheurs de la NASA ont identifié une bactérie capable d’incorporer de l’arsenic (As) à ses propres biomolécules en lieu et place du phosphore (P), dont il est chimiquement proche (ce qui explique au passage sa toxicité). L’étonnant n’est pas tant que la bactérie résiste à ce poison notoire, mais plutôt qu’elle arrive à se passer du phosphore, qui fait partie des quelques éléments majoritaires de la matière vivante, avec le carbone (C), l’oxygène (O), l’azote (N), le soufre (S) et l’hydrogène (H). En effet, le phosphore est un composant essentiel des nucléotides, donc de l’ADN, de l’ARN et des petites molécules qui permettent les transferts d’énergie dans la cellule. Il participe également à la régulation de l’activité des protéines, sous forme de groupements phosphates qui se greffent sur ces dernières. Son effet sur la mémoire est plus discutable.

Comment mettre en évidence une propriété aussi fondamentale et inattendue que la substitution du phosphore par l’arsenic? Les chercheurs ont isolé des bactéries tirées des sédiments d’un lac salé, particulièrement riches en arsenic, pour les cultiver sur un milieu ne contenant que de l’arsenic et pas de phosphore, sélectionnant ainsi la propriété de substitution. Bravo! En bactériologie, quand on cherche, on trouve! La bactérie ainsi identifiée parvient à remplacer -presque totalement- le phosphore par l’arsenic dans son ADN ou dans ses protéines. Le changement de régime n’est pas sans conséquence pour la bactérie, qui devient un peu malade, grossit et se multiplie moins vite… Mais tout de même, il s’agit d’une souplesse métabolique inédite, qui n’est probablement pas un accident, cette bactérie vivant dans un milieu riche en arsenic. Ces travaux soulèvent d’intéressantes perspectives en évolution (comment fonctionnaient les premiers métabolismes? comment un système aussi flexible a-t-il évolué?), mais aussi dans l’étude de la biodiversité : pour identifier de nouveaux organismes invisibles à l’oeil nu, on a recours à des techniques comme la PCR, qui présupposent un certain type de biologie (avec, au hasard, un ADN basé sur du phosphore). Désormais, lorsque l’on étudiera des environnement très originaux, on utilisera peut-être des techniques plus fastidieuses mais moins biaisées. Pour finir, la publication elle-même est assez courte, et je gage que les auteurs travaillent sur les mécanismes moléculaires et sur la séquence du génome, qui devrait leur valoir un ou deux Nature/Science de plus. Fait étrange, l’article ne contient pas une ligne sur les considérations exobiologiques qui ont fait bruisser Internet…

La NASA a apparemment fait une certaine publicité à cette découverte (doux euphémisme), générant une certaine attente du public quant à la possibilité d’une vie sur d’autres planètes, ainsi que le soulignent mes camarades d’En Quête de Sciences. Pendant ce temps, sur le webcomic xkcd, on s’interroge au sujet des conséquences de cette attente sur la conférence de presse :

Pour ma part, j’aimerais que l’on abandonne cette perspective exobiologique, pour une simple raison : si l’on espère vraiment trouver une forme de vie extra-terrestre, il faudra faire des efforts d’imagination considérables, et ne pas avoir de préjugés comme « houla! ne cherchons pas sur cette planète, il n’y a pas de phosphore, que de l’arsenic! Pas de vie possible ici, en plus, c’est un poison bien connu! ». Les gars! Vous avez construit des fusées pour emmener l’homme sur la Lune et le ramener vivant, le tout à une époque préhistorique! Pas besoin d’une bactérie bien terrestre (qui préfère quand même le phosphore) pour chercher d’autres formes de vie sur d’autres planètes! Ce n’est pas non plus la première fois que l’on spécule sur la substitution des éléments fondamentaux de la vie : je me rappelle d’un Science & Vie Junior de ma jeunesse (donc au siècle dernier) où il était question  d’une hypothétique forme de vie extraterrestre, , et dont la biochimie ne serait pas basée sur le carbone, mais sur le silicium, un élément aux propriétés voisines…. le tout accompagné d’une vue d’artiste de l’organisme en question, vaguement anguleux et insectoïde.

Laissez-moi vous faire part de quelques titres arrivés dans mon agrégateur de flux RSS :  »La vie comme nous ne la connaissions pas » (un titre facile à recycler),  »Une bactérie ouvre la voie à une cuisine alternative de la vie » (pourquoi pas),  »La Nasa laisse espérer une rencontre d’un nouveau type » (racoleur mais étrangement exact),  »Une forme de vie fondée sur l’arsenic » (un tout petit peu exagéré),  »Découverte d’une bactérie qui se nourrit d’arsenic » (pourquoi pas, mais le thème de la nourriture n’est pas des plus heureux). En particulier, la conclusion sur le site de France 24 fait un peu sourire :

« Cette découverte permet d’établir une fois pour toutes que des formes de vie peuvent exister dans des environnements impropres à la survie de l’humanité. Cette bactérie constituerait la première preuve d’une forme de vie différente de la nôtre – une sorte d’évolution parallèle. »

Pour en finir avec les variations sur le thème « une autre forme de vie », je rappelle tout de même qu’il s’agit d’une bactérie, faisant partie d’un phylum bien identifié (les gamma-Protéobactéries! le même qu’Escherichia coliwake up!), qu’elle est basée sur de l’ADN et des protéines, donc qu’elle fait partie de la grande famille du vivant que nous connaissons bien et qui descend probablement d’un unique ancêtre. Quant aux implications pour la recherche de la vie dans des milieux jugés inhospitaliers par pur anthropomorphisme, je ne vois rien de neuf depuis la découverte de l’anaérobiose, soit la vie en l’absence d’oxygène gazeux (1860?). Il existe bien des bactéries qui respirent l’arsenic! Bref, j’en ai r-As la casquette, et je ne veux même pas aller voir ce que ça donne sur Twitter.

Dans le fond, je dois être un rabat-joie ; quand il y a trop de buzz autour d’une publication (et souvent avant celle-ci), j’ai tendance à la trouver moins excitante! J’ai pas déjà écrit un truc sur les chercheurs qui en font trop?

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Coucher de soleil bactérien

Pour vous détendre en ce début de week-end, je vous propose la contemplation de cette scène de coucher de soleil sous les tropiques, qui a une intéressante particularité : avoir été réalisée au moyen de cultures bactériennes sur une boîte de Petri.

Les différentes souches de bactéries utilisées ont ici ont été modifiées génétiquement pour exprimer des protéines fluorescentes de couleurs différentes, que l’on révèle ensuite sous une lampe à UV. Détail qui a son importance, cette image a été réalisée dans le laboratoire de Roger Tsien, lauréat du prix Nobel de Chimie en 2008… pour le développement de la première des protéines fluorescentes utilisée au laboratoire, la green fluorescent protein ou GFP (dont la plupart des autres est issue). Ceci me permet de rappeler que ces protéines ne servent pas qu’à dessiner, elles constituent un outil extrêmement utile en biologie cellulaire au point de mériter un Nobel.

Certains se rappellent peut-être que j’avais produit une oeuvre sur le même principe, mais il semble que j’aie bien moins de talent qu’un prix Nobel. Si vous aimez ce genre d’images, je vous recommande l’excellent site web Microbial Art.

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Carnet de santé (2)

Je vous propose un petit « carnet » sur l’actualité de la recherche médicale et de la santé, qui par hasard se trouve tourner autour de la fécondité.

A tout seigneur, tout honneur : le prix Nobel de Physiologie – Médecine a été attribué au physiologiste Robert G. Edwards pour le développement de la fécondation in vitro. Ses recherches, commencée en 1960, ne sont pas toutes jeunes, et le premier bébé éprouvette, Louise Brown, est né en 1978, mais le Nobel a coutume de prendre du recul. Ce qui m’a le plus frappé est que ce prix 2010 a été attribué à une seule personne, pour la première fois depuis 1999. A titre personnel, je préfère cette façon de faire qui me donne moins l’impression de ménager la chèvre et le chou en mariant des carpes et des lapins (ou, pour quitter les métaphores fermières, le VIH et le papillomavirus). Enfin, je me demande si ce Nobel récompense plus la FIV en tant que traitement de la stérilité ou la FIV en tant que percée majeure et nécessaire dans le domaine des cellules souche humaines. Son travail soulève bien sûr de grandes questions éthiques, auxquelles il répond de manière plutôt directe dans cet entretien au (meilleur des) Monde, publié en 2007 et qui me donne quelques frissons.

Une équipe de l’Institut Pasteur a mis en évidence les bases génétiques de certains cas d’infertilité chez l’homme. Le gène en cause code pour un régulateur de la production d’hormones, le bien nommé « facteur stréoïdogénique 1″. Une mutation de ce gène serait impliquée 4% des cas d’infertilité masculine, et provoquerait certains cancers, du moins chez l’animal… un test de dépistage aurait du succès! Ces travaux ont donc mis en évidence la principale cause d’infertilité masculine reposant sur une seule mutation.  Au passage, les auteurs relèvent qu’il existe très peu de causes monogéniques connues à l’infertilité masculine ; ce n’est peut-être pas si étonnant, si l’on considère que de telles mutations sont contre-sélectionnées avec vigueur par l’évolution (par construction, il est difficile de la transmettre à ses enfants), ce qui n’est pas le cas pour les causes multigéniques (plusieurs mutations indépendantes peuvent être transmises et causer la stérilité une fois réunies par hasard). Enfin, comme il me semble que le spectaculaire déclin de la fertilité masculine est un phénomène récent (donc non explicable par la génétique seule), il faudra en rechercher les principales causes dans l’environnement (ondes, alimentation, fusées sur Mars).

Il y a quelques mois, une jeune Malaisienne de 9 ans (!) aurait accouché d’un petit garçon. Ce n’est pas formellement impossible (vous vous rappelez sans doute le cas de la Brésilienne de 9 ans enceinte de jumeaux qui avait défrayé la chronique après son avortement), mais j’ai quand même jeté un oeil sur Snopes pour voir s’il s’agissait d’un hoax… Internet est une vraie boîte de Pandore : je n’ai rien trouvé sur ce cas précis, mais je suis tombé sur plus incroyable encore. La plus jeune maman du monde, en l’occurrence une Péruvienne, avait 5 ans à la naissance de son enfant. C’était le 14 mai 1939 (la fête des mères locale, classe), et l’enfant né par césarienne pesait 3 kg… Jusqu’à preuve du contraire, ce fait semble véridique, il a été bien documenté à l’époque et il en est fait mention dans la littérature scientifique (ici par exemple). Ces cas extrêmes cachent probablement un exceptionnel « dérèglement » du développement, mais si vous me permettez un euphémisme, le plus horrible reste ce qu’il a fallu pour que ces fillettes tombent enceintes…

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Le clin d’oeil de la Fnac aux frères Bogdanov

Au cours d’une petite sortie shopping, je suis tombé en arrêt devant la scène suivante, immortalisée dans l’instant grâce à mon téléphone :

On peut pratiquement trouver « le visage de Dieu » des frères Bogdanov au rayon religion, à côté de « la Torah pour les nuls »! En dépit du titre du livre, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un fait exprès, plutôt d’une coïncidence ; il se trouve que le présentoir des livres mis en avant dans la catégorie « sciences » jouxte un étal de livres « religions ». Au passage, il faut noter qu’à la Fnac les « sciences » (sous-entendu : « dures ») sont une subdivision des « sciences humaines »… ça donne à réfléchir, non? Après tout, il n’existe pas de science qui ne soit le produit de la pensée humaine!

Le hasard qui a placé ce livre en ce lieu précis n’est pas complètement vide de sens : si « le visage de Dieu » traite de cosmologie, du Big Bang et des origines de l’univers, il n’est pas non plus dépourvu de considérations mystiques qui confinent au créationnisme. Je me suis par exemple penché sur le passage traitant du hasard (qui ne pourrait pas en être un) de l’ajustement précis des constantes physiques qui permet la vie, un vieux classique du dessein intelligent. Pour une critique plus globale de l’ouvrage, je vous renvoie au blog de David Larousserie, qui annonce la couleur avec «  l’imposture Bogdanov « .

En somme, peut-être le hasard de l’arrangement des livres à la Fnac compense-t-il le constat d’Olivier Brosseau dans Rue89, qui manifestement regrette qu’une « position spiritualiste soit présentée comme de la science auprès d’un large public ».

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Lecture : le gingembre est-il aphrodisiaque?

Grâce aux savantes suggestions d’Amazon et d’un article dont je n’ai plus souvenir, je me suis procuré ce livre intitulé « le gingembre est aphrodisiaque et autres idées reçues sur l’alimentation », attiré que je suis par les mythes relatifs à la santé, qui trop souvent se cachent derrière le « bon sens ». Je vous propose donc une rapide fiche de lecture de cet ouvrage.

Tout d’abord, et c’est quand même l’essentiel, j’ai été tout heureux d’apprendre de nouvelles choses et d’abandonner quelques idées reçues. J’ai ainsi appris que le gingembre n’est pas aphrodisiaque, mais aussi que l’orange ne contient pas des quantités astronomiques de vitamine C, ou que les épinards ne sont pas exceptionnellement riches en fer. Ce dernier exemple est assez amusant : les vertus supposées des épinards proviendraient d’une erreur de virgule (donc d’un facteur 10) dans une publication de 1870. Le mythe se serait ensuite enraciné avec… Popeye! Gardons-nous de sous-estimer les effets (sous-)culturels… De même, la croyance que l’orange contient beaucoup de vitamine C trouverait son origine dans le goût d’orange ajouté aux comprimés de pharmacie! Comme l’auteure le souligne à propos, des comprimés au goût de navet auraient peut-être moins de succès, alors que le triste légume contient deux fois plus de vitamine C que le dynamique agrume.

oranges

Bien d’autres sujets valent le détour, je vous laisse les découvrir. En attendant, je dédicace à Elifsu l’idée reçue que « les noix font grossir », et espère qu’elle sera heureuse d’apprendre que « manger 7 à 20g de noix par jour en plus de son alimentation normale n’aurait pas d’effet sur la silouhette, selon trois études de 2001, 2002 et 2005 ». Apparemment, les noix augmentent l’impression de satiété grâce à leurs fibres et acides gras polyinsaturés… c’est donc un mystère que l’on parvienne à s’enfiler 500g de noix fraîches en une journée.

Parmi les aspects moins positifs de ce livre, on pourrait citer le titre, racoleur, mais l’exemple d’un autre ouvrage (au demeurant excellent) m’a appris qu’il ne faut pas toujours en tenir rigueur à l’auteur. De plus, au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, le style comme les sujets traités (cellulite, grossir, maigrir…) relèvent de plus en plus du magazine féminin, ce qui était somme toute prévisible. Enfin, si l’on s’attache aux détails ou aux controverses scientifiques, on pourra regretter un certain manque de profondeur, ainsi que l’absence de mention des sources au fil du texte.

Ceci m’amène à parler un peu de l’auteure, « diététicienne et exploitante en agriculture biologique » selon la quatrième de couverture. Soit dit en passant, un diététicien est un professionnel de la santé reconnu par un diplôme d’état (au contraire d’un nutritionniste, appellation non contrôlée), mais n’est pas un médecin. Cela explique sans doute la présence de l’idée reçue « seuls les médecins nutritionnistes peuvent parler de nutrition », dont le but est de rétablir la place des chimistes et des biochimistes dans les avancées de cette discipline. Enfin, son avis sur les mérites des produits bio pour la santé est à peu près nuancé (c’est-à-dire peu ou pas d’avantage nutritionnel), ce que je salue bien bas, étant donné l’évident conflit d’intérêt.

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La somme des n premiers entiers

Pendant que personne ne lit, je vais aller braconner un peu sur les terres mathématiques. Plus jeune (je suis toujours jeune, mais moins) j’ai eu du mal à mémoriser la formule pour la somme des n premiers entiers: 1+2+3+…+n. Marqué au fer rouge, je me rappelle que cette somme vaut n(n+1)/2, et qu’elle se démontre par récurrence. Le problème de la démonstration par récurrence, c’est qu’il faut déjà savoir ce que l’on cherche. Comment je fais, moi, si j’oublie la formule magique, et si un complot me renvoie sur les bancs de l’école? Heureusement, j’ai découvert une solution très simple dans « la formule préférée du professeur » 1, un roman japonais mettant en scène une jeune femme et son fils qui partent à la découverte des mathématiques avec un vieux professeur privé de mémoire à long terme (un ressort classique dans les films comme dans les romans).

Imaginons une pile d’oranges, ou plutôt de goyaves: une tout en haut, deux en dessous, puis trois, puis quatre… Si la pile fait n étages, le nombre de fruits qu’elle contient est la somme des n premiers entiers. Je représente ci-dessous quatre étages de goyaves (en rouge), ce qui nous fait 1+2+3+4=10 fruits. A partir de cette représentation, comment déduire la formule qui donne le nombre de goyaves en fonction du nombre de rangées (n)?

L’astuce, c’est d’imaginer les goyaves qui manquent pour dessiner un carré (ici en rouge pâle). Ce carré, qui a pour côté n (goyaves), a donc pour aire n² (goyaves carrées). Si on le coupe en deux par la diagonale (trait noir), on obtient un triangle qui contient n²/2 goyaves, mais il nous manque la moitié des goyaves de la pile du bas qui font pourtant partie de la somme recherchée. On rajoute donc n/2 pour obtenir le nombre de goyaves de la pile, pardon, la somme des n premiers entiers, qui fait bien n²/2 + n/2 = (n²+n)/2 = n(n+1)/2.

Notes:

  1. attention spoiler : même un ignare en maths de mon espèce avait deviné que la « formule préférée du professeur » était la formule d’Euler, e + 1 = 0
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Les chercheurs en font-ils trop?

Pour commencer en douceur, je vous invite à lire cette longue citation tirée d’un ouvrage de fiction:

« We’ve got to be careful here, [Interlocuteur]. You ever listened to anybody from the Institute for Creation Research? They spout absolute gibberish about the origin of life, but you can see people in the audience nodding their heads and agreeing with them — the creationists say the scientists don’t know what they’re talking about, and they’re right, half the time we don’t. We open our mouths too early, all in some desperate bid for primacy, for credit. But every time we’re wrong — every time we say we’ve made a breakthrough in the fight for a cure for cancer or we’ve solved a fundamental mystery of the universe and then have to turn around a week or a year or a decade later and say, oops!, we were wrong, we didn’t check our facts, we didn’t know what we were talking about — every time that happens we give a boost to the astrologers and creationists and New Agers and all the other ripoff artists and charlatans and just plain nut cases. We are scientists, [Interlocuteur] – we’re supposed to be the last bastion of rational thought, of verifiable, reproducible, irrefutable proof, and yet we’re our own worst enemies. »

Première étape, le bacterioquizz: saurez-vous me donner le titre de l’ouvrage duquel est tiré cet extrait? C’est un peu difficile, je vous donne un indice: les scientifiques qui discutent ici travaillent au CERN. On appréciera tout de même la mention des créationnistes, sur ce blog l’évolution n’est jamais très loin.

Sur le fond, le jugement porté sur les scientifiques est bien sûr un peu sévère, pour les besoins de l’intrigue, mais regardons-y de plus près. Sans quitter mon bureau, je peux citer mon exemplaire de La Recherche du mois de septembre, où il est question d’astrophysique:  »l’annonce bien orchestrée [...] avait fait grand bruit. Comme La Recherche vous l’a relaté au printemps dernier, le soufflé est un peu retombé , les données n’étant pas suffisantes statistiquement pour établir la découverte ». En recopiant ce passage, je m’aperçois que j’ai bien fait de mentionner la discipline, tant ces faits sont monnaie courante dans tous les domaines. En l’occurrence, on appréciera le rôle modérateur de La Recherche, mais force est de constater que les media peuvent avoir leur part dans de tels « soufflés », comme s’en amuse Jorge Cham (bonus sur SMBC comic). C’est ainsi que Craig Venter a été le « premier à recréer la vie en laboratoire »… à trois reprises!

Admettons que certains chercheurs s’écartent parfois de la rigueur et de l’intégrité qui -en principe- caractérise leur activité. Malheureusement, il ne suffit pas d’être scientifique de métier pour devenir un modèle d’objectivité, comme l’illustre l’histoire de la découverte des rayons N par René Blondlot au début du siècle dernier. Probablement de bonne foi, ce respectable physicien « reproduisit » l’observation de ces rayons, en présence de son confrère et contradicteur Robert Wood… qui avait au préalable saboté le dispositif expérimental. Il n’y a pas plus de rayons N que de beurre en broche, et il faudra attendre un petit moment avant que la ville de Nancy ne donne pour de bon son initiale à un rayonnement.

Oui, les chercheurs peuvent en faire trop, allez trop vite, ne pas vérifier leurs résultats autant de fois qu’ils le devraient, ou encore exagérer dans la promotion de leurs découvertes. Si on laisse de côté l’intéressante question des conséquences (évoquées dans la citation ci-dessus), les causes de ces « manquements à l’esprit scientifique » peuvent relever de la satisfaction de l’égo, des intérêts particuliers… ou même de l’habitude.

Mais il y a une autre raison, tout aussi humaine, mais qui à mes yeux rachète les autres: l’enthousiasme. Les chercheurs ne sont pas des machines rigoureusement objectives, et après tout, tant mieux. Leur passion, si elle peut parfois éloigner de la stricte objectivité scientifique, est ce qui rend la recherche si vivante et si humaine. A ce propos, j’aime bien cette touchante anecdote que m’a narrée un de ses témoins, non sans émotion. Elle concerne Jacques Monod, fameux chercheur qui en étudiant la régulation de l’opéron lactose fut le premier à montrer que l’expression des gènes pouvait changer en fonction des paramètres du milieu (et obtint le prix Nobel en 1965 avec François Jacob et André Lwoff). Quelques années après cette découverte majeure, il devait montrer que dans le cas de certaines enzymes, la reconnaissance d’une molécule induisait un changement de conformation qui modifiait ses propriétés catalytiques. Ce modèle dit allostérique fournissait une explication élégante à l’apparente adaptation des protéines à leur environnement, particulièrement pertinente dans le cas de l’hémoglobine, par exemple. Un beau jour, on vit ainsi Jacques Monod entrer dans le laboratoire de son équipe, sortir la bouteille de whisky du laboratoire*, s’en servir une bonne lampée (« it’s not very scientific, but it helps« , disait ce bon vieux Fleming), avant de déclarer:  »les enfants… j’ai découvert le deuxième mystère de la vie! ».

* dans mon labo de thèse était cachée une bouteille de rhum pour ces occasions, pas toujours aussi révolutionnaires

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Ouch!

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ailleurs: je reconnais volontiers l’utilité et le caractère scientifique de l’expérimentation animale, mais je ne suis pas un fan absolu. Regardez l’illustration ci-dessous, tirée d’un article de 1976 sur lequel je suis tombé par hasard.

Il s’agit d’un dispositif expérimental pour réaliser des fractures du fémur identiques et standardisées chez le rat (j’en veux pour preuve que toutes ont été réalisées sur le fémur gauche). Cette vision m’a été particulièrement désagréable, tant le dispositif semble implacable et le résultat douloureux. Comble de la froideur impersonnelle, l’opération requiert l’action d’un expérimentateur, qui est ici représenté par une petite flèche! Pour vous rassurer, lachez que les rats étaient anesthésiés au moment de la « procédure » et n’ont pas souffert en vain: cette étude a démontré qu’un anti-inflammatoire utilisé après des opérations ou des traumas pouvait ralentir la guérison d’une fracture, ce qui explique le besoin d’un modèle standardisé.

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