Les bactéries magnétotactiques, des microbes qui ne perdent pas le Nord (1)

Mon histoire commence au milieu des années 70 avec un jeune étudiant en thèse, Richard Blakemore, qui étudiait des populations de bactéries que l’on trouve dans les boues et sédiments au fond des océans, des lacs ou des marais. Ayant placé un échantillon sous le microscope, Blakemore observa que certaines bactéries, motiles, se déplaçaient toutes dans la même direction. Ceci n’a en soi rien d’inhabituel ; dans une goutte de liquide montée entre lame et lamelle, il existe souvent des flux causés par l’évaporation, la capillarité… De même, le chimiotactisme, courant chez les bactéries, leur permet de s’orienter en fonction d’un gradient de concentration.

La grande inspiration de Blakemore, peut-être intrigué par la constance du mouvement, fut de répéter l’observation en différents endroits ou en changeant l’orientation du microscope, et les bactéries continuaient de nager dans la même direction, non par rapport à la lame, mais par rapport au laboratoire! Ayant écarté l’hypothèse d’une orientation par la lumière, Blakemore suspecta puis démontra à l’aide d’un aimant que le mouvement de ces bactéries était orienté par les champs magnétiques, même faibles 1. Cette découverte étaient complètement inattendue, ainsi que l’écrit Blakemore lui-même 2I wish to emphasize that this was a completely unexpected finding. Voilà un bel exemple de sérendipité!

Si une illustration plus moderne du phénomène vous intéresse, la vidéo ci-dessous montre une suspension de ces bactéries « magnétotactiques » (MTB en anglais) dont le mouvement est influencé par l’application d’un champ magnétique (la direction est donnée par la boussole en haut à gauche de l’écran).

Il existe donc des bactéries « magnétotactiques » dotées de la faculté de sentir les champs magnétiques, et au premier chef le champ magnétique terrestre. Comment est-ce possible?

Il faut noter que ces bactéries sont souvent rétives aux techniques de culture traditionnelles (un peu comme les pandas qui ont du mal à se reproduire en captivité, mais en plus petit), ce qui ne facilite pas leur étude d’un point de vue moléculaire. En revanche, leur intéressante propriété magnétotactique permet d’enrichir facilement des échantillons, par exemple en les attirant vers le fond d’un tube au moyen d’un aimant, puis en retirant le surnageant. Les préparations obtenues, relativement denses en bactéries, se prêtent bien à l’observation microscopique. Après en avoir isolé suffisamment, Blakemore observa ainsi que ses bactéries magnétotactiques renfermaient des particules de fer entourées d’une membrane, alignées les unes à la suite des autres ; ces organites furent bientôt baptisés « magnétosomes », car ils sont effectivement à l’origine des propriétés magnétotactiques des bactéries. Par un mécanisme soigneusement régulé, les MTB prélèvent dans leur milieu des ions fer Fe3+ (soit une forme très oxydée du fer), qu’elles réduisent pour former de la magnétite Fe3O4 ou dans certains cas de la gréigite Fe3S4 (le soufre jouant un rôle analogue à celui de l’oxygène). Ces minéraux se comportent comme des aimants, et donc les magnétosomes comme l’aiguille d’une boussole, orientant la bactérie le long des lignes de champ magnétique. Le flagelle placé à un pôle lui confère sa mobilité et fait le reste.

En conclusion, les bactéries ont donc une propriété étonnante, celle d’avoir inventé et utilisé la boussole quelques millions d’années avant les Chinois. J’espère que ce rapide exposé des mécanismes sous-jacents (le « comment ») n’a pas satisfait votre curiosité quant aux bactéries magnétotactiques ; je vous invite donc à lire le prochain billet, qui traitera du « pourquoi« ! Je peux d’ores et déjà vous donner un indice : la position du flagelle et le métabolisme de réduction du fer ne sont pas anodins…

Notes:

  1. Blakemore, R. P. Magnetotactic bacteria. Science 190 377-379 (1975)
  2. Blakemore, R. P. Magnetotactic bacteria. Annual Reviews in Microbiology 36 217-238 (1982)
Cette entrée a été publiée dans Microbiologie, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à Les bactéries magnétotactiques, des microbes qui ne perdent pas le Nord (1)

  1. H dit :

    Vite la suite !!!

  2. Ping : Tweets that mention Les bactéries magnétotactiques, des microbes qui ne perdent pas le Nord (1) | Bactérioblog -- Topsy.com

  3. Pli dit :

    Certaines ont en tout cas l’étonnante propriété de se déplacer dans la direction opposée au champ magnétique (à partir de 30 sec, vers le haut, à gauche).

  4. Ping : Les bactéries magnétotactiques, des microbes qui ne perdent pas le Nord (2) | Bactérioblog

  5. Ping : Des bactéries qui ne perdent pas le Nord » Article » OwniSciences, Société, découvertes et culture scientifique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>