Dans la première partie de ce billet, nous avions vu que les bactéries magnétotactiques (MTB) orientaient leur mouvement en fonction du champ magnétique terrestre, grâce à la combinaison de leur flagelle et de leurs magnétosomes se comportant exactement comme une boussole. En revanche, vous avez dû rester sur votre faim en ce qui concerne les raisons qui poussent les bactéries à agir ainsi, ou, dans un langage plus policé, les pressions évolutives qui ont sélectionné une telle propriété.
Comme dirait un physicien, les bactéries magnétotactiques se déplacent le long des lignes de champ magnétique, que l’on peut matérialiser au moyen d’un aimant et de limaille de fer :
Or, pour une bactérie le champ magnétique le plus significatif est le champ terrestre, équivalent à celui généré par un dipôle orienté Nord-Sud (surprise!) qui se situerait au centre de la Terre. Les lignes de champ se dessinent donc ainsi autour du globe :
Et c’est là que réside l’astuce, que vous avez peut-être déjà devinée en voyant le barreau aimanté et la limaille de fer : lorsque l’on est dans l’hémisphère Nord, suivre une ligne de champ vers le Nord ce n’est pas seulement aller vers le Nord, c’est aussi… descendre! L’intérêt des MTB serait-il de changer d’altitude plutôt que d’aller vers un des pôles?
On commence à le subodorer si l’on observe que dans l’hémisphère Nord les MTB « cherchent » le Nord (leur objectif final n’est donc pas de suivre une ligne de champ), et surtout en considérant leur métabolisme. En effet, les MTB sont pour la plupart des organismes anaérobies ou microaérophiles, c’est-à-dire qu’elles ont besoin au maximum d’un peu d’oxygène pour vivre. Au passage, c’est un mode de vie qui cadre bien avec la capacité à minéraliser du fer dissous, car en général corrélé avec un environnement réducteur. Or, ces bactéries aquatiques ne trouvent ces conditions qu’en s’enfonçant dans le sédiment du fond de l’eau, et pour cela, il leur suffit de suivre leur boussole! Cette hypothèse a été rapidement corroborée par la découverte de bactéries cherchant le Sud dans l’hémisphère Sud 1, donc cherchant elles aussi à descendre.
Il faut tout de même introduire une nuance importante. En effet, j’ai un peu simplifié les choses : il existe des MTB « à deux sens » qui ne se contentent pas d’aller vers le Nord ou le Sud, mais qui changent brusquement de direction. Il semble donc que le magnétotactisme soit couplé à l’aérotactisme, une réponse aux gradients d’oxygène, ou à d’autres tactismes qui intéressent la bactérie. Ainsi, l’exploration de l’espace par les bactéries est restreinte à une dimension (car les bactéries restent le long des lignes de champ magnétique), et le second tactisme intervient pour stimuler ou ralentir le mouvement selon les conditions locales, en général la concentration en oxygène. La « polarité » des ces MTB versatiles est donc donnée par la direction qu’elles prennent lorsque la concentration en oxygène est trop élevée pour leur métabolisme.
Des mystères troublant demeurent néanmoins. En particulier, je me demande comment font les MTB qui se divisent pour savoir de quel côté de la boussole elles doivent assembler leur flagelle. J’ai deux hypothèses simples qui évitent de faire appel à une régulation magnétique de l’assemblage des protéines : (1) le flagelle est assemblé en fonction d’informations héritées de la division, comme « nouveau pôle » et « pas de flagelle dans la cellule », donc au bon endroit mais indépendamment des magnétosomes, ou (2) le flagelle est assemblé indifféremment au Nord ou au Sud de la bactérie, ce qui amène 50% de la population à se suicider après un fol envol vers la surface dans un feu d’artifice d’oxygène. Ne resterait alors que la population « bien orientée »!
Plus troublant encore, des chercheurs ont récemment identifié une bactérie habitant un lac salé de l’hémisphère Nord et nageant frénétiquement vers le Sud alors qu’elle était soumise à des concentrations d’oxygène élevées 2. C’est l’inverse de ce que l’on pouvait attendre, compte tenu de l’ensemble des observations précédentes et de la jolie théorie exposée ci-dessus, au point que l’article a été publié dans Science… Apparemment, cette anomalie serait lié à l’habitat très spécifique, un lac salé dont les eaux sont très stratifiées pendant une partie de l’année, ce qui change les gradients d’oxygène, de potentiel d’oxydo-réduction… ce qui amène les auteurs à conclure que de nouveaux modèles doivent être construits pour expliquer le comportement de ces étranges bactéries, et en particulier qu’il conviendrait désormais de les étudier dans des conditions plus naturelles que celles couramment utilisées au laboratoire 3.
Notes:
- Blakemore, R. P., Frankel, R. B., & Kalmijn, A. J. (1980). South-seeking magnetotactic bacteria in the Southern Hemisphere. Nature, 286(5771) ↩
- Simmons, S. L., Bazylinski, D. a, & Edwards, K. J. (2006). South-seeking magnetotactic bacteria in the Northern Hemisphere. Science, 311(5759) ↩
- comme l’avait remarqué un lecteur attentif en regardant la vidéo jointe à la première partie de ce billet, il existe peut-être dans une population de MTB des individus contestataires qui recherchent la direction opposée… ↩

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Bonjour,
Article intéressant,
j’ai lu quelques uns des articles portant sur les Magnetosomonas.
J’ai toujours du mal avec l’intérêt qu’on veut bien donner aux faits scientifiques : ne confondons nous pas la finalité et la conséquence ??
C’est un travers très fréquent chez les scientifiques que d’attribuer une finalité à un fait observé. Je m’explique, en simplifiant : (1) on découvre une population bactérienne sensible aux champs magnétiques, (2) cette sensibilité est due à un organite baptisé « magnetosome » pour l’occasion, (3) on montre par tout un tas de manips que cette particularité peut conférer un avantage dans une condition particulière et donc (4) on en fait, à grand renfort de théorie de l’évolution, une arme tactique malicieusement élaborée par les dites bactéries… Même le terme « magneto tactic » est empreint de cette vision téléologique.
Moi-même, on m’a appris en labo à raisonner de la sorte, mais bon, je suis toujours sceptique. Autrement dit, même si l’accroche est alléchante, je ne pense pas que les bactéries est inventé la boussole. ;o)
Ce n’est que mon avis, mais je pose la question.
aha! voilà quelqu’un qui pose les vraies questions! La formation des magnétosomes et le magnétotactisme seraient-ils dus au hasard, ou en tous cas indépendant de toute considération du champ magnétique terrestre par les bactéries? Il est très sain de se poser la question (donc merci), c’est souvent fructueux pour corriger certaines interprétations en bactériologie, mais en l’occurrence je crois bien que les magnétosomes ont la fonction qu’on leur prête:
-il existe plusieurs espèces de MTB, qui sont en réalité assez éloignées et ne forme pas une famille homogène (ce que suggèrerait le terme de Magnetomonas). Il semble que ce soit dû au transfert horizontal d’un certain nombre de gènes, qui n’auraient pu se maintenir que s’il existait un avantage évolutif.
-la genèse du magnétosome (qu’il faut bien appeler comme ça, ne serait-ce que parce q’il est constitué de magnétite) est un processus régulé qui semble plus complexe que la simple précipitation du fer, qui chez d’autres bactéries résulte de l’utilisation de celui-ci comme accepteur d’électron.
-la majorité des MTB « à sens unique » se déplacent dans le même sens, ce qui suggère très fortement que le comportement « se déplacer le long d’une ligne de champ et dans une direction précise » n’est pas fortuit. Quant aux MTB « à deux sens », le couplage avec l’aérotactisme revient au même (sauf dans l’exception mentionnée dans le billet).